D’où vient la recherche-action ? Les origines

La recherche-action consiste à mettre sur un pied d’égalité le savoir issu de l’expérience et le savoir issu de la recherche. Cette démarche réflexive où l’acteur devient chercheur et le chercheur un acteur, permet la co-production, le partage et la transmission de connaissances.

 

La recherche-action vise à connaître une réalité sociale tout en participant à sa transformation ; elle est donc souvent portée par des acteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS). Je vous invite à explorer cette notion à travers une série d’articles, dont le premier est consacré à l’origine de ce concept.

recherche-action ESS
D'où vient la recherche-action ? Les origines, Clay 06-06-2016

1er article de la série sur la recherche-action

3 points à retenir :
1- La recherche-action, issue de la seconde guerre mondiale, trouve ses origines dans les années 40/50. Prenant naissance dans les sciences humaines et sociales, elle émane de chercheurs progressistes qui aspiraient à une autre vision du monde.

2- Deux conceptions se succèdent : la conception américaine, avec Kurt Lewin, autour de la seconde guerre mondiale, où action et réflexion sont toujours liées. La conception européenne et canadienne, avec Heinz Moser, apparue à la fin des années 60, est liée à la notion d’empowerment et utilisée dans les politiques publiques de lutte contre la pauvreté.

3- La recherche-action a un objectif de transformation sociale, de changement social.

Origines

 

Issue de la seconde guerre mondiale (années 40/50), la recherche-action (RA) émane de chercheurs progressistes qui aspiraient à une autre vision du monde où les sciences humaines et sociales pouvaient jouer un rôle pour répondre aux questions de leur époque. La RA n’est pas une simple méthodologie, mais un processus qui forge ses propres outils en fonction des contextes.

 

Pour certains chercheurs, la RA s’inspire de la philosophie sociale de John Dewey[1], notamment de sa théorie de l’enquête. Il considérait que c'est au public de conduire l'enquête, car « la réalité se découvre en agissant ». Paolo Freire, pédagogue brésilien, est souvent cité comme penseur ayant contribué à la façonner comme une pratique engagée de solidarité, en lien avec la notion d’éducation populaire[2].

 

L’approche en RA repose principalement sur l’idée que pour connaître une réalité sociale, il faut participer à sa transformation. Elle est donc toujours pertinente dans les moments de profondes transformations lorsque les repères habituels sont bouleversés[3].

 

 

Deux Conceptions associées à des périodes et théoriciens

 

Prenant naissance dans les sciences humaines et sociales, deux conceptions se sont succédées, selon René Barbier[4], spécialiste de la recherche-action. Elles sont liées à des périodes, des localisations géographiques et des théoriciens.

 

> La période d’émergence et de consolidation, américaine, avant et pendant la Seconde Guerre Mondiale, avec Kurt Lewin (1890-1947), professeur et psychologue : « Action-research, c'est-à-dire une action à un niveau réaliste toujours suivie par une réflexion autocritique objective et une évaluation des résultats. […] Nous ne voulons pas d'action sans recherche, ni de recherche sans action. »[5]

 

> La période de radicalisation politique et existentielle, plus européenne et canadienne, depuis la fin des années soixante jusqu’à nos jours, avec Heinz Moser : la recherche-action devient nettement plus engagée et “émancipatoire” dans la perspective d’une philosophie proche de l'École de Francfort (de Jürgen Habermas en particulier)[6].

 

Dans les années 70, la RA est en lien avec la notion d’empowerment : le pouvoir-faire des individus et des groupes pour agir sur les conditions sociales, économiques, politiques ou écologiques qu'ils subissent. Associée à la lutte pour la reconnaissance de droits, cette notion est utilisée dans les politiques publiques de lutte contre la pauvreté.

 

Georges Lapassade[7], philosophe et sociologue français (1924-2008) considérait l’anthropologue John Collier comme l’inventeur de l’expression recherche-action. Collier, sociologue et écrivain américain fut commissaire de l’administration de Franklin Delano Roosevelt (1884-1968). Il utilisa les découvertes ethnologiques sur les indiens des réserves aux Etats-Unis pour soutenir l’Indian Reorganization Act de 1934 qui reconnaissait aux communautés indiennes le droit à l’autonomie.

 

 

L’ère des slashers/passeurs de savoirs

 

Il me semble qu'actuellement la recherche-action est entrée dans une nouvelle période, que je nommerai l’ère des slashers/passeurs de savoirs. En effet, entre l’évolution numérique d’un monde hyper-connecté et la génération des slashers [8], l’environnement est propice au décloisonnement et à une diffusion plus large de la recherche.

 

Le numérique démultiplie en effet la production et la diffusion d’information et permet à chacun de partager son savoir à la terre entière. Quant aux profils des personnes, qui cumulent plusieurs métiers, tout au long de la vie ou en parallèle (salarié/enseignant/bénévole …) ou qui reprennent leur études (salarié/étudiant), il y a de plus en plus de passerelles entre l’enseignement, les études supérieures, la recherche et l’action.

 

Aujourd’hui, de plus en plus de personnes reprennent leurs études et ce nouveau statut leur permet de réaliser un mémoire de recherche ; d’autres, salariés d’une entreprise, interviennent également comme enseignants. Ces parcours, qui permettent de sortir des postures sclérosantes où la personne est cantonnée à un métier ou une institution, doivent être valorisés, et la recherche-action peut être un levier pour tous ces « slashers ».

 

 

L’ESS : un terreau propice à la recherche-action

 

Par son mode d’action et son état d’esprit, l’ESS est un terreau propice à la recherche-action. En effet, entreprendre en ESS c’est avant tout avoir un objectif de transformation sociétale, de changement social ![9]

 

La recherche-action trouve sa source chez Henri Desroche, sociologue, pédagogue et spécialiste des coopératives (1914-1994). Il est le fondateur du collège coopératif de Paris, qui s’appuie sur la pédagogie active et l’éducation et l’université populaires et qui s’inscrit dans la visée d’une éducation permanente tout au long de la vie. La pédagogie des collèges coopératifs se fonde sur la RA qui est une incitation à l'auto-formation accompagnée, dans laquelle l'apprenant explore et construit des savoirs dans le cadre de son projet individuel relié aux projets collectifs auquel il collabore.

 

Il a ainsi conçu la méthode de l’autobiographie raisonnée qui permet à une personne de réaliser le lien cohérent entre ses actions, son projet et son trajet. A partir des fils conducteurs ainsi repérés de son parcours, un projet pourra être conçu. Consistant en un entretien et un travail personnel d’écriture, l’autobiographie raisonnée peut être mobilisée pour une validation d’acquis de l’expérience, une formation ou une réorientation professionnelle.

 

 

Prochain épisode de cette série : qu’entend-on par recherche-action ?

 

Cette série annonce une nouvelle rubrique que nous ouvrirons prochainement dans la Cleeressletter : le partage d’expériences de recherche-action, à travers les témoignages et interviews d’acteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS).

 

 

Christèle Lafaye, Fondatrice de CLEERESS, ESSaimeuse d’innovation collaborative, managériale et pédagogique

8 juin 2016

 

 

Pour aller plus loin :

Le Projet coopératif. Son utopie et sa pratique, Ses appareils et ses réseaux. Ses espérances et ses déconvenues, Henri Desroche, Éditions Ouvrières, 1976

La recherche-action, W. E Van Trier, Déviance et société, vol. 4, n°2, p 179-193, 1980

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[1] Dewey (John), Reconstruction en philosophie, Paris, Gallimard, Folio (1920) 2014

[2] « La recherche participative comme mode de production des savoirs », Fondation Sciences citoyennes, Glen Millot, Claudia Neubauer, Bérangère Storup, 2013, page 6.

[3] « Questions fréquentes sur la recherche-action », LISRA, H. Bazin, 2003, p.2

[4] René Barbier est chercheur et universitaire français, professeur émérite à l'université de Paris VIII Saint-Denis en sciences de l'éducation depuis 2007. Il est conseiller scientifique du Centre d'Innovation et de Recherche en Pédagogie de Paris. Barbier R [2006], Historique de la recherche-action par René Barbier

[5] Extrait, cité par Marrow 1972, Chapitre 1, Historique de la recherche-action, René Barbier

[6] Barbier René [2006], Historique de la recherche-action par René Barbier, document électronique, Dubost, Lüdeman, 1977

[7]« L’ethnosociologie », Georges Lapassade, Paris, Méridiens Klincksieck, 1991, p. 143

[8] Slashers ou pluri-actifs... Qui sont ces nouveaux (et futurs) entrepreneurs? 4,5 millions en France : 16 % des actifs, Etude, août 2015, Salon des micro-entreprises

[9] « En économie sociale et solidaire, entreprendre est une forme d’action politique ». Eric Dacheux et Daniel Goujon, Réconcilier démocratie et économie : la dimension politique de l’entrepreneur en économie sociale et solidaire, Edition Michel Houdiard, 2010

 

Rubrique : Recherche ESS

Mots-clés : recherche-action, transformation sociale, autobiographie raisonnée, empowerment

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Et vous ?

En tant qu’acteurs de l’ESS, à quel moment et sur quels sujets avez-vous développé des démarches de recherche-action ? Qu’est-ce qui a été à l’origine de cette démarche ?

En tant que chercheurs, est-ce que la recherche-action vous parle ?

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